Épître falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funérailles – Poème de Georges Fourest

Épître falote et testamentaire
pour régler l’ordre
et la marche
de mes funérailles

 

Allons donner notre ordre à des Pompes funèbres
À l’égal de son nom, illustres et célèbres.
P. Corneille (Sertorius, acte V, scène VIII).

Il ne me convient point, barons de Catalogne,
lorsque je porterai mon âme à Lucifer,
qu’on traite ma dépouille ainsi que la charogne
d’un employé de banque ou de chemins de fer ;

que mon enterrement soit superbe et farouche,
que les bourgeois glaireux bâillent d’étonnement
et que Sadi Carnot, ouvrant sa large bouche,
se dise : « Nom de Dieu ! le bel enterrement ! »

I

Le linceul sera simple et cossu : dans la bile
d’un pédéraste occis par Capeluche vers
l’an treize cent soixante, un ouvrier habile
a tanné douze peaux de caprimulges verts :

pour ôter au cadavre un aspect trop morose
premier que me vêtir du suaire teignez
mes sourcils en bleu ciel et mes cheveux en rose
de flamant et dorez mes ongles bien rognés.

Ce coffre d’orichalque ocellé de sardoines
et doublé de samit qu’autrefois Gengis-Khan
offrit à mon aïeul semble des plus idoines
à recevoir mon corps aimé de Dinican !

Étendez-moi rigide au fond de cette bière,
placez entre mes mains nos livres décadents :
Laforgue, Maldoror, Rimbaud, Tristan Corbière
mais pas de René Ghil : ça me fout mal au dent !

II

Pour corbillard, je veux un très doré carrosse
conduit par un berger Watteau des plus coquets,
et que traînent, au lieu d’une poussive rosse,
dix cochons peints en vert comme des perroquets ;

celle que j’aimai seul, ma négresse ingénue
qui mange des poulets et des lapins vivants,
derrière le cercueil, marchera toute nue
et ses cheveux huilés parfumeront les vents ;

les croque-morts seront vêtus de laticlaves
jaune serin, coiffés d’un immense kolbach
et trois mille zeibecks pris entre mes esclaves
suivront le char jouant des polkas d’Offenbach ;

vous, sur des hircocerfs, des zèbres, des girafes
juchés et clamitant des vers facétieux,
vous cavalcaderez munis de deux carafes
d’onyx pour recueillir le pipi de vos yeux,

tandis que méprisant ta faune, ô Lacépède,
drapé dans une peau de caméléopard
mon vieux compaing Deibler, sur un vélocipède,
braillera la Revue et le Chant du Départ !

III

Dans un temple phallique atramenté de moire,
Monsieur Docre, chanoine et prêtre habituel
des Sabbats, voudra bien chanter la Messe noire
évoquant Belphégor d’après son rituel.

IV

Ce gâteau de Savoie ayant Hugo pour fève,
le Panthéon classique, est un morne tombeau ;
pour moi j’aimerais mieux (que le Dyable m’enlève !)
le gésier d’un vautour ou celui d’un corbeau !

Puisque j’ai convomi la société fausse
où les fiers et les forts ne sont que réprouvés,
monsieur le fossoyeur, vous creuserez ma fosse
parmi les assassins, dans le Champ-des-Navets !

Ni croix, ni monument : sous la Lune hagarde
je sortirai parfois, la nuit, pareil aux loups-
garous et les bourgeois diront : « Que Dieu nous garde ! »
quand surgira mon spectre, à l’heure des filous !…

L’épitaphe ? Barons, laissez la rhétorique
funèbre aux bonnetiers ! Sur ma pierre, par la
barbe Mahom ! gravez en lettre rouge brique
ces quatre alexandrins où tout mon cœur parla :

— « Ci-gît Georges Fourest ; il portait la royale
« tel autrefois Armand Duplessis-Richelieu,
« sa moustache était fine et son âme loyale !
« Oncques il ne craignit la vérole ni Dieu !… »

Et pour épastrouiller la tourbe scélérate,
s’il vous faut exalter en moi quelque vertu,
narrez que j’exécrais le pleutre démocrate
et que le bout de mes souliers était pointu !

Et tout sera parfait ! Et moi, dans la géhenne,
grinçant et debout sur les brasiers tisonnés,
je hurlerai tel cri de blasphème et de haine
que je terrifierai le Dyable et ses damnés !!!

Or, j’ai scellé ce pli des sept sceaux d’Aquitaine,
moi, neveu d’Astaroth, maudit par Jésus-Christ !
et pour être compris même de monsieur Taine,
je m’exprime en vulgaire et non point en sanscrit !

 

Georges Fourest (1864-1945), in La négresse blonde, Ed. José Corti, 1948
Réédition du recueil original, Ed. Albert Messein, Paris, 1909

 

Epître falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funéraillesDessin de Jacques Touchet en illustration du poème dans le recueil La négresse blonde, 1945

 

 

 

 

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