Hitler a rendu à l’Allemagne sa conscience d’elle-même – Chronique d’Alexandre Vialatte

En lisant l’ouvrage Bananes de Königsberg qui réunit des articles d’Alexandre Vialatte (1901-1971), j’ai été saisi par la clairvoyance de cet écrivain journaliste sur l’évolution de l’Allemagne d’avant et d’après-guerre.

Voici une chronique pertinente qu’il signe dans le journal Le petit Dauphinois du 9 juillet 1935. Les mots sont pesés, le style vif. Mais beaucoup ont dû passer à côté de ses chroniques et c’est seulement avec le recul de l’histoire qu’on a redécouvert leur force.
D’ailleurs, en ce moment même, dans un contexte géopolitique international noyauté par de violents écervelés, extrémistes de tous poils, passe-t’on aussi à côté de chroniqueurs lucides ?

 

HITLER A RENDU À L’ALLEMAGNE SA CONSCIENCE D’ELLE-MÊME

 

La fortune de Hitler — je ne dis pas des choses neuves, je ne cherche qu’à faire le point et à noter ce que j’ai vu — est née de ce qu’il a rendu à l’Allemagne la conscience de ses ressources, le goût de sa puissance militaire et l’obsession de sa grandeur. L’Allemagne était devenue nudiste faute de conseils de révision. Hitler lui a rendu assez d’estime pour soi pour qu’elle se permette d’être courtoise avec les étrangers dans ses rapports présents.

Cela sent un peu la leçon, le par cœur. Il n’importe. Le geste est bien et mérite qu’on lui rende hommage. Les agents ont reçu la consigne d’être polis avec l’étranger ; ils sont bien mieux, ils sont affables, prévenants, gentils ; ils se mettent en quatre. Je sais bien qu’avec la même conscience ils vous débiteraient en rondelles si la consigne était inverse ; c’est que l’Allemand va au fond des choses, et, contrairement à ce que croient certains Français, il est toujours de bonne foi, quitte à partir d’une idée fausse ; s’il nous déclarait une nouvelle guerre il nous tuerait en toute candeur avec la conviction de bien faire, en nous prouvant par A + B la nécessité de notre mort.

Tout le spectacle de Berlin, même la prévenance des agents, s’explique par cette passion de la grandeur de l’Allemagne et du régime hitlérien. Berlin n’est qu’un immense autel à la louange du Führer avec des ex-voto partout. Les librairies sont des chapelles dédiées à ce dieu tout-puissant et à ses saints, les ministres du Reich. C’est pour eux que brûlent les réclames, pour eux que tournent les rotatives, pour eux que les sculpteurs tapent sur leur ciseau.

Berlin est un couvent ; la vie du Berlinois est une existence monacale toute réglée par le bréviaire hitlérien. On s’aborde, on se quitte et on fait l’exercice en se saluant en Hitler. On ne naît, on ne meurt que pour lui.

Dans cette ville d’affaires toute neuve, proprette, banale et provinciale, mais embaumée de chants d’oiseaux, qui ressemble à une clinique modèle au milieu d’un jardin public, rôde le fantôme des anciens dieux de la mythologie germanique. Tout se mesure ici à la vertu guerrière. Elle constitue l’échelle suprême des valeurs. Le Berlin de 1935 c’est Sparte dans un hall de banque, Lacédémone dans un comptoir. Encore le commerce qui animait la ville a-t-il l’air d’être devenu un élément bien secondaire. La vie nocturne a disparu. La librairie s’est spécialisée dans un patriotisme exclusif. Les enfants sont dressés, suivis, poussés, chaussés comme dans la serre militaire de Spartiates. Les kiosques de journaux ont été purifiés de la littérature malsaine qui faisait florès en 1925. Les trafics clandestins de cocaïne, de femmes, et autres denrées dangereuses pour la race, ont été sévèrement traqués. Tout au moins ne s’affichent-ils plus.

Mais, par ailleurs, ce Berlin gigantesque, monstrueuse capitale du nord, plaque tournante du destin, centre grouillant des possibilités les plus folles, métropole littéraire et nombril de l’esprit, que nous avons connu autrefois, n’est plus extérieurement qu’une ville de garnison dans un département paisible.

De noirs S.S. montent la garde, médiévaux. Des gens vêtus de casquettes d’apparence autrichienne et de vêtements jaunes, défilent, bottés jusqu’aux épaules ; ils ont l’air de s’être habillés de ces peaux de chamois que l’on vend à Paris à la devanture de droguistes pour faire briller les boutons de portes ; j’ai toujours l’impression qu’ils ont pris leurs habits dans les torchons de ma femme de ménage. C’est que le tri des chemises brunes est moins sévère que celui des autres formations. Tous portent le poignard, arme plus éloquente, plus directement sanguinaire que l’épée de parade ou le revolver ; voilà qui parle à l’imagination !
Il faut dire d’ailleurs que ces poignards sont beaux et que l’uniforme, en général, est d’un goût sûr, sobre, et splendide qui se ressent de l’art allemand d’après la guerre. Les Allemands ont beaucoup de goût dans tout ce qui touche à l’armée. Il est étrange de les voir allier, avec un sens si sûr de l’élégance virile, une telle indifférence pour les modes féminines ; ce contraste est un trait de caractère, un programme, et peut-être un avertissement.

Quelle séduction pour les vanités de la jeunesse ! Ne parlons pas des chemises brunes : il y a de tout dans ces formations ; mais les noirs ! mais la Reichswehr ! mais la « jeunesse maritime de Hitler » ! ces petits mousses aux rubans flottants, aux cols candides, à la taille fine, ceinturonnés de poignards brimbalants, qui distribuent des insignes dans la rue ! Il n’est pas jusqu’aux gens qui vendent, à la terrasse des cafés, des billets de loterie au profit des chômeurs, qui ne portent, théâtralement, de hauts képis tromblons et des capes romantiques avec lesquelles ils ressemblent à quelque soldat italien tombé dans un baquet de jaunes d’œufs. On croirait que si on les touche il restera du soleil sur les doigts. Mais ce qui domine c’est le gris sombre de l’aviation, le noir des noirs, et le vert pâle de la Reichswehr, à peine rehaussé d’un peu de blanc ou d’argent.

Plus de ventre. La silhouette de l’Allemand a changé. La misère et le sport lui ont fait le ventre plat ; l’uniforme est prémédité pour faire valoir ces sveltesses sportives ; la culotte colle au-dessus du genou, la taille est haute, le casque noir dégage, au-dessus d’un cou sans graisse, le masque osseux des belles statues du Moyen Age.

La nuit, le phare d’une auto fait soudain surgir des ténèbres une section de chemises brunes en manœuvre, l’entrée de l’aérodrome souterrain de Cladow ou des casernes prêtes à s’emplir. Tout par l’armée, patrie, Allemagne, Hitler, force, courage. Ce sont les mots qui reviennent à chaque instant aux devantures des librairies. Ces librairies il faut les voir ! Noir-Blanc-Rouge, croix gammées et photos militaires. Tout pour le muscle ! Rien que de la force, de l’acier, des breuvages galvanisants. Il existe un tableau à l’huile d’une charge de fantassins qui semble avoir un succès monstre, car on le retrouve un peu partout. Ces librairies doublent l’armée. L’Allemagne prend du fer à haute dose sur l’ordonnance de son docteur. Elle a compris l’importance du verbe. C’est l’éloquence jointe à la force qui a fait la fortune du Führer. Il y a deux puissances ici : l’arme et le mot, concourant au même but : l’exaltation de la patrie et du régime. La presse est une deuxième armée. Caserne et librairie : Berlin. L’Allemand s’y trempe comme le Spartiate dans l’Eurotas.

 

Alexandre Vialatte, in Bananes de Königsberg, Ed. Julliard, Paris, 1985
Texte publié dans le journal Le Petit Dauphinois du 9 juillet 1935

 

poignard d'honneur - HitlerDer ehrendolch (Un poignard d’honneur)
– Photomontage de John Heartfield (1891-1968), dans le journal illustré AIZ d’octobre 1935 –
Sur ordre du Führer, toute insulte à l’uniforme des SA doit être sanctionnée par une mise à mort immédiate à l’aide de ce couteau remis à chaque officier, sur lequel est gravé « Blut und Ehre !  » (Sang et Honneur !).

 

 

 

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