La revue nocturne – Poème de Joseph Christian von Zedlitz traduit et librement interprété par F. Modelon

LA REVUE NOCTURNE

La nuit calme et sereine
Règne au loin sur la plaine
On n’entend pas un bruit ;
Mais un feu follet passe,
Par moment, dans l’espace :
C’est l’heure de minuit !

Ce solennel silence,
Dans la campagne immense,
Plane comme la mort ;
L’oiseau, dans les ruines,
L’onde, dans les ravines,
Tout est muet, tout dort.

Mais, soudain, vient d’éclore
Un roulement sonore
Que le lointain rend sourd :
C’est, du sein de la grève,
Un soldat qui se lève
Et qui bat le tambour !

À sa main décharnée
La baguette enchaînée
S’agite étrangement ;
Et sa caisse qui sonne,
À l’écho monotone,
Porte un sourd roulement.

Aussitôt, de la terre
Qui s’ouvre tout entière,
Voilà, de toutes parts,
Que se lèvent en foule,
Comme une prompte houle,
Les régiments épars.

Tous ceux que la Norvège,
Sous son manteau de neige,
Retenait endormis ;
Tous ceux dont l’Allemagne,
Dans sa froide campagne,
Cachait les blancs débris ;

Tous ceux que l’Italie,
À nos revers pâlie,
Recélait dans ses flancs ;
Tous ceux dont la Russie,
Dans ses glaces transie,
Prit les débris sanglants ;

Ceux que les Pyramides
Et les sables torrides
Ont vus de sang couverts ;
Ceux que le Nil célèbre,
Le Niemen et l’Èbre,
Ont entraînés aux mers !

Quittant leur sépulture,
Chacun, sous son armure,
Ils accourent soudain ;
Et l’air, qui tourbillonne,
Tout autour d’eux résonne
D’un bruit d’os et d’airain !

De sa fosse muette,
À son tour, le trompette
Sort, et monte à cheval :
Sa lugubre fanfare,
Qui dans les airs s’égare,
Réveille plaine et val.

Et sur leurs coursiers sombres,
Volant comme des ombres,
À ce son de clairon,
De tous les coins du monde
Le cavalier abonde,
Rangé par escadron.

Les casques diaphanes
Laissent voir tous leurs crânes
Ricanant à grand bruit ;
Leur main osseuse lève
Le mousquet ou le glaive,
Qui dans l’ombre reluit.

Puis, à cette même heure,
De sa froide demeure
Le chef sort à son tour.
Un coursier blanc le porte,
Et sa brillante escorte
Galope tout autour.

Sa redingote austère,
Sa botte à l’écuyère
Et son petit chapeau ;
Son épée effilée,
Sa poitrine étoilée :
C’est lui, hors du tombeau !

La lune sur la plaine
Lève, calme et sereine,
Son magique flambeau,
Pour la grande revue
Que passe, sous la nue,
L’homme au petit chapeau.

Comme aux veilles bruyantes
Des batailles sanglantes,
Défilent sous ses yeux,
Le fusil sur l’épaule,
Chacun, à tour de rôle,
Les régiments poudreux.

Une fière couronne
D’officiers environne
Le héros triste et fier,
Dont la moindre parole
De rang en rang s’envole,
Plus prompte que l’éclair !

Il se penche à l’oreille
Qui plus près de lui veille ;
Le mot d’ordre est donné :
France !… Et, depuis la Seine
Jusques à Sainte-Hélène,
Le mot a résonné !…

Puis, dans l’ombre, éperdue,
Disparait la revue
Que passe, chaque nuit,
Ce spectre si célèbre,
Qui du caveau funèbre
Se relève à minuit !

F. Modelon, in Fleurs de France et de Savoie, poésies, à Paris, chez Eugène Belin, 1861
Ballade tirée de Die Nächtliche Heerschau de Joseph Christian von Zedlitz

La revue nocturne
La revue nocturne – Lithographie d’Auguste Raffet, 1836

Clefs : Napoléon Bonaparte | campagne militaire | revue militaire | épopée napoléonienne | vision spectrale | fantômes | morts-vivants | grognards zombies
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