Les poètes encore – Texte de Jean-Paul Dollé

LES POÈTES ENCORE

 

C’est une affaire entendue : on ne pense pas, on est pensé.
On n’agit pas, on est l’agent d’une structure inventée par l’exacte typologie des rapports de production et des rapports sociaux qui leur correspondent. Chacun sait bien que les idées ne tombent pas du ciel. Tout cela est acte ; un peu maigre.

Comment nous viennent les idées ? Par l’idéologie, cette pourvoyeuse de mauvaises pensées et de lambeaux d’images qui vous rentrent dans la tête et qui sortent de la bouche sous forme de sons, appelés mots. Existent quelques-uns(unes) préposé(e)s qui sécrètent plus intensivement que d’autres ces petits bouts de réalité sonore et langagière qui consolident et détraquent la réalité tout court. C’est pourquoi ces individus sont séduisants et dangereux. On les nomme en général intellectuels.

Mais à la fin des fins, que font les intellectuels ? Sûrement pas de l’histoire et encore moins de la parole. Je ne nourris nulle envie ou ressentiment contre les intellectuels. J’en suis un. Je sais que l’héroïsme est chose sérieuse. Mais par ces temps d’amnésie du courage je serais bien bête de couper l’arbre sur lequel je suis posé, serait-ce à la plus basse branche. Mais que produit l’intellectuel ? Ce que la rumeur de la pensée lui enjoint de suivre. L’intellectuel est le haut-parleur des idées dominantes ou des idées dominées qui tentent, avec plus ou moins de succès, de devenir dominantes. Ainsi, il se présente comme le fonctionnaire du déjà là qui demande à se métamorphoser en ce qu’il sera, s’il se veut « intellectuel de gauche ». Rien là d’infamant.

Mais existent aussi les poètes. Ce sont des gens curieux. Hommes, femmes ? Bien sûr ils le sont par leur patronyme et l’intime de leurs amours mais la langue est leur aimant.

Qui vive ? Qui parle ? Qui dit ce que la présence demande à se faire figer dans son trop plein de surgissements ? D’abord les danseurs. Mais le corps à corps du plaisir et de la mort demande plus. Du symbolique peut-être, du langage ; que cela parle dans un spectre phonétique, pour que le monde, d’aphone, se transmue écoutant, odoriférant. Le malin est celui qui répondra à la question à 1.000 francs : la parole est-elle de lui, d’elle ou de tous ? Querelle de linguistes ? Et quelquefois de militants révolutionnaires. Car, aux amoureux de la révolution, la parole irrigue le désert des pages barbouillées et des sons inflationnistes. Dits de la révolte, de la haine de l’abaissement, de la brisure du malheur, de la halte de l’oppression. Ce sont des mots anciens et l’éternel retour de la jeunesse de l’aube, toujours et à jamais ceux de la plaine immense et de l’étang asséché, brûleront les maîtres, briseront les chaînes des enchaînés. Il s’en dira ; il s’en dit.

Qui l’aura dit ? Qui l’avait dit ? La peine immémoriale des hommes et le cri de l’affranchissement.

Or donc, les mots et les choses ? La clarté insécable du midi. Si nous appelions cela penser ? Penser ce qu’il y a de plus haut à penser : la pensée. Ne serait-ce pas le retour du commencement ? Ce qui s’appelait amour : «philein ». Les Grecs ajoutaient de la « sophia ». Sagesse, savoir, vie et tragique peut-être.

Ce temps de l’amour reviendra ou nous mourrons tous. Vous ne me croyez pas ? Hé bien, faisons le pari !

 

Jean-Paul Dollé (1939-2011), in revue L’Arc, n°70, 1977.

 

Jean-Paul DolléJean-Paul Dollé

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