Nous les gueux – Poème de Léon Gontran Damas

NOUS LES GUEUX

nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Nous à qui n’appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens

Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Qu’attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l’envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres

 

Léon Gontran Damas (1912-1978), in Black-Label, Ed. Gallimard, 1956

 

Nous les gueux

 

Ce poème de Léon Gontran Damas a été mis en avant par Christiane Taubira, alors garde des Sceaux, le 5 février 2013 dans un contexte parlementaire houleux. Les séances de l’assemblée, en ce début d’année 2013, étaient interminables, suite au dépôt par l’opposition de plusieurs milliers d’amendements visant à freiner le projet de loi sur le Mariage pour les couples de même sexe.

Christiane Taubira l’a en partie déclamé à l’Assemblée nationale, en réponse au député UMP Hervé Mariton. Ce dernier, appuyé par ses compères de droite, s’est risqué à remettre en cause Christiane Taubira sur son interprétation des poèmes de Damas. Il s’est fait mouché avec panache par la garde des sceaux, férue de poésie.
Ces moments intenses où la littérature s’invite au sein de l’hémicycle sont précieux tant d’un point de vue culturel que politique. Je regrette qu’ils se raréfient, mais n’en suis pas étonné.
La poésie engagée n’est pas toute la poésie, mais elle a le mérite de participer à « la vie de la cité » en exprimant avec force les indignations, les craintes et les espoirs.

Gageons que les interventions poétiques de madame Taubira, comme celles des députés poètes qui l’ont précédée, inspireront de futurs parlementaires pour rehausser les débats, sur le fond comme sur la forme.

Voici les échanges entre Hervé Mariton et Christiane Taubira, extraits du compte rendu intégral de la séance du 5 février 2013 :

M. le président. La parole est à M. Hervé Mariton pour soutenir l’amendement n°3460.

M. Hervé Mariton. La difficulté tient au fait que l’on veut appliquer – très imparfaitement, comme nous venons de le voir – la même procédure aux couples de personnes de même sexe qu’aux couples de personnes de sexe différent. La solution aurait consisté à créer, à inventer, une procédure publique adaptée.

Dois-je rappeler à Mme la garde des sceaux, qui cite Léon-Gontran Damas dans son discours introductif – vous avez de bonnes lectures, chère madame –, que ce poète a très souvent exprimé, dans son œuvre, l’idée que les différences entre les personnes ne devaient pas être niées, mais assumées, acceptées et promues ? Bref, qu’il considérait que la différenciation était préférable à l’identification.

Vous qui citez un poète prônant que, face à des situations différentes, l’on refuse une assimilation ne correspondant pas à la réalité des choses – ce qui n’attente en rien à la dignité des personnes –, pourquoi cautionnez-vous cette construction extravagante qu’est l’article-balai ?

Un député du groupe UMP. Ce n’est pas parce qu’elle le cite qu’elle l’a lu !

M. Hervé Mariton. Cet article reflète bien une volonté d’identification jusqu’à l’artificiel, jusqu’au factice. Madame la garde des sceaux, revenez à Léon-Gontran Damas !

[…]

Mme Christiane Taubira, garde des sceaux. Quant à vous, monsieur Mariton, qui avez pris un ton assez grave pour m’interpeller sur Léon-Gontran Damas, un poète guyanais, je le rappelle,…

M. Hervé Mariton. Tout à fait !

Mme Christiane Taubira, garde des sceaux. …et qui, on l’oublie souvent, a siégé ici même,…

M. Hervé Mariton. C’est exact !

Mme Christiane Taubira, garde des sceaux. …je dois vous dire que je n’avais jamais assisté à tel détournement de son œuvre.

Vous m’enjoignez de revenir à Damas, monsieur Mariton,…

M. Philippe Gosselin. Il faut trouver votre chemin de Damas, madame la garde des sceaux ! (Sourires.)

Mme Christiane Taubira, garde des sceaux. …parce que Damas est le poète de la différence. Avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas est d’abord le poète de la négritude, un courant littéraire et politique.

M. Hervé Mariton. Oui, je sais tout cela !

Mme Christiane Taubira, garde des sceaux. Dans ses écrits en prose comme dans ses rapports à l’Assemblée nationale et dans ses poèmes, Léon-Gontran Damas parle effectivement de la différence et du respect. Mais chez lui, jamais la différence n’est un prétexte justifiant l’inégalité des droits.

M. Hervé Mariton. Voulez-vous que je vous lise le poème, madame ?

Mme Christiane Taubira, garde des sceaux. Ne vous donnez pas cette peine, je connais très bien les poèmes de Léon-Gontran Damas, qu’il s’agisse de Pigments, de Névralgies ou de Black-Label. Je vais d’ailleurs vous dire ce qu’il vous aurait dit, en réponse à ce que vous affirmez – c’est un poème extrait de Black-Label :

« Nous les gueux/ nous les peu/ nous les rien/ nous les chiens/ nous les maigres/nous les Nègres […]/ Qu’attendons-nous […]/ pour jouer aux fous/ pisser un coup/ tout à l’envi/ contre la vie/ stupide et bête/ qui nous est faite ? »

Ne pas accorder l’égalité des droits, ne pas reconnaître la liberté, cela revient à dire aux Français : « Qu’attendez-vous pour jouer aux fous contre la vie stupide et bête qui vous est faite ? »  (Vifs applaudissements sur les bancs des groupes SRC, écologiste, RRDP et GDR.)

M. le président. Monsieur Mariton, vous aurez permis la rencontre de la justice et de la poésie ! (Sourires.)

 

 

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