Mariam’ – Photographie par Alexis Peskine
Étranges étrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies
Doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians¹ de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou bien du Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres
Esclaves noirs de Fréjus²
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
Qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez
Jacques Prévert (1900-1977), in Œuvres complètes, vol.1, Coll. Bibliothèque de la Pléiade, Ed. Gallimard, 1992.
Poème publié la première fois in Grand bal du printemps, Ed. La Guilde du livre, Lausanne, 1951.
Notes :
¹ Selon le Robert, « boumian » est une altération phonétique de « bohémien », en vigueur en Provence.
² Fréjus était une des bases de cantonnement des troupes coloniales.
Étranges étrangers – Poème lu par Jacques Prévert, accompagné à la guitare par Henri Crolla.
παπάρια
Les coquelicots ? Fleurs de la guerre… https://www.museedelaguerre.ca/premiereguerremondiale/histoire/apres-la-guerre/se-souvenir/le-coquelicot/
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Dans un génocide on tue deux fois. D’abord on élimine les hommes, ensuite on efface leur mémoire. Le but est de faire croire qu’ils n’ont jamais existé.
« Polacks du Marais du Temple des Rosiers » : les Juifs ont disparu et sont devenus polonais.
Etranges étrangers, mais étrange métamorphose. Je suis tombé d’étonnement en écoutant ce texte magnifiquement chanté par Guidoni. Comment Prévert a-t-il pu écrire une telle chose ?
Bonjour,
Voilà mon analyse, en précisant bien sûr qu’il est possible qu’elle ne soit pas juste :
Prévert liste les communautés d’immigrés venues se réfugier en France, à Paris plus particulièrement dans ce poème.
De ce que je perçois, il les mentionne sur la base de leurs origines étrangères et non religieuses.
Je ne pense absolument pas que Prévert ait cherché ici à « effacer » les juifs de la mémoire collective.
Dans la première moitié du XXe siècle, les quartiers du Marais, du Temple et de la rue des Rosiers ont accueilli de nombreuses vagues d’immigrés fuyant la misère ou les persécutions, notamment des populations juives ashkénazes originaires d’Europe centrale et de l’Est : dont la Pologne !
Je lis ceci sur https://journals.openedition.org/droitcultures/4681?lang=en :
« La longue litanie des peuples qui composent l’univers cosmopolite du Paris d’après-guerre dessine le portrait d’une ville multicolore, qui peine à accueillir dignement et à intégrer les travailleurs émigrés, les réfugiés, les déclassés et les rescapés de toutes origines. »
Je crois que ça résume parfaitement la démarche du poète dans ce magnifique poème.
Cordialement