Henri Thomas et la poésie

La pensée qui s’articulait mal tant que je la gardais dans l’esprit seulement, une fois écrite prend de la consistance, peut me défendre mieux.

(…)

Ma vie ne se réduit (…) pas à des états sans justification. Il y a également un domaine de la justification, distinct de l’état lui-même. La présence d’esprit demande à être complète pour vraiment être.
Ce qui me gêne chez beaucoup de jeunes poètes actuels, c’est qu’ils se bornent paresseusement, ou frénétiquement, au seul état ; ce qui entraîne le manque du sens de la forme totale ; trop peu d’exigences se font sentir dans leurs poèmes ; il y manque une espèce d’au-delà de la phrase écrite qui pèse si puissamment sur chaque ligne de Mallarmé ou de Rimbaud.
Ma tentative se réduit à essayer de situer la poésie par rapport à la vie. Mallarmé est, dans ce rapport, l’une des réussites les plus justes.
Cela consiste peut-être à maintenir l’écart le plus grand possible entre elles, par un effort qui en même temps disloque l’être et lui assure sa plus haute unité. (…)

Le secret d’un poète n’est pas dans les moyens dont il se sert ; et si ces moyens sont le seul chemin qu’il nous ouvre pour parvenir jusqu’à lui, ce n’est tout de même qu’un chemin. L’essentiel est à deviner.
Il est vrai que le poème est pour un poète l’essentiel, et que sinon ce ne serait qu’un jeu. Il émigre tout entier, l’esprit critique avec, dans le poème, tandis qu’il écrit. Mieux le poème existe, mieux il cache le secret de son auteur.Je crois que le propre – la perfection et l’accomplissement – de cette existence qui n’est pas le poème, est d’être comme n’étant pas. C’est ce qui est pressenti dans le conseil souvent donné aux artistes de ne pas mêler de morale à leur œuvre. Le bien apparaissant là où n’a que faire est une aussi grande erreur que le mal.
Cependant le poème est dans un rapport continuel avec la vie ; il n’est même que la vie, la réalité, il baigne dans une expérience immense. Et c’est bien mon expérience.

 

Henri Thomas (1912-1993), in Carnets 1934-1948, éditions Claire Paulhan, 2008

 

Henri Thomas

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