De la verbomanie – Texte d’André Doriac et Gaston Dujarric

En faisant des recherches à la bibliothèque, je suis tombé sur un livre intitulé « Toasts, allocutions et discours modèles : pour toutes les circonstances de la vie privée et publique », de A. Doriac & G. Dujarric. En le feuilletant par curiosité, au petit bonheur la page, j’ai lu ce chapitre « De la verbomanie » qui m’a bien plu.

J’ai rapidement pensé à certains de nos politiques, qui, principalement en période de campagnes électorales, pourraient être qualifiés de « verbomanes ».

DE LA VERBOMANIE

 

Nous désirons apprendre à nos lecteurs à « parler » ; mais nous croyons être utiles à beaucoup d’entre eux en les mettant en garde contre la propension à parler trop.
C’est pourquoi nous leur signalons, comme une maladie dont il faut éviter les effets, ce que nos psychologues appellent la « verbomanie ».
On donne ce nom à la « manie de la parole » ou verbosité ; beaucoup plus de gens qu’on ne le croirait en sont atteints à des degrés différents.
M. le Professeur Ossip Lourié donne à son sujet les explications qui suivent* :
« C’est une affection dont le caractère principal est un entraînement irrésistible à parler et à discourir. C’est une tendance pathologique, d’où la conscience et la volonté ne sont pas toujours bannies, à jongler avec des paroles du sens desquelles on ne se rend pas exactement compte ; une tendance constitutionnelle qui pousse certaines catégories d’individus, dont le nombre augmente de plus en plus, à parler, à créer en paroles des situations dépourvues de réalité objective ou dont ils n’ont que des notions vagues, empruntées, jamais personnelles, souvent pas même bien assimilées. »
Beaucoup de verbomanes sont d’une force rare dans la discussion, ont le don de la réplique et sont capables de désarçonner les logiciens les plus solides. Leurs controverses sont souvent spirituelles, mais cet esprit consiste plutôt dans le jeu de mots que dans la profondeur des idées. Il y a parmi les verbomanes de véritables artistes, des virtuoses, qui subordonnent leurs conceptions et leurs devoirs à la magie de la parole, dont ils tirent des effets triomphants.
Dans la verbomanie comme dans la monomanie raisonnante, l’intelligence n’est pas toujours lésée, mais le verbomane le plus intelligent est frappé par un côté des questions et est incapable d’embrasser la complexité des phénomènes ; il exagère certains aspects de la réalité et en amoindrit d’autres ; sa faculté critique est abolie.
Il faut donc se méfier d’une trop grande facilité de débit et, quand on se sent porté à parler trop aisément de tout, avoir la précaution d’écrire le discours que l’on a à prononcer. On pourra ainsi mettre à sa place chaque argument, ne pas accorder trop de longueur aux considérations oiseuses, en un mot, préparer à son éloquence naturelle un canal d’où elle ne pourra déborder.

 

A. Doriac & G. Dujarric, in Toasts, allocutions et discours modèles : pour toutes les circonstances de la vie privée et publique, Albin Michel, 1987.

* in Le Langage et la Verbomanie, par Ossip Lourié,  Ed. Félix Alcan, 1912.

De la verbomanieCase extraite d’une des BD Achille Talon

 

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