Automne – Poème extrait de « Dans l’ordonnance des saisons » de Guy Bornand

Septembre et le retour des bêtes,
à reculons,
le croc des chiens rivé à leurs jarrets.
L’étable chaulée,
une odeur de crésyl,
comme dans la chambre des morts.

L’école sentait bon
la craie neuve
et la maîtresse propre.
On avait écorcé les genoux des garçons,
jusqu’à pouvoir trouver
l’aubier d’avant l’été.

Dans les vaines pâtures,
les troupeaux ramenaient,
gras et doux, les ruisseaux.
Au bras des vieux qui restaient du printemps,
il y avait encore un peu de force
pour triquer le bétail, en sacrant.

La dent bleue des bigots fouillait les champs,
ravageant
les couvées de pommes de terre.
S’agrippait, au bout des fanes, la semence,
comme une bourse flasque.
Le vent dépeçait les vergers.

Avec le clappement des pommes, dans la trémie,
sous la coulée des moûts et des verjus,
à travers la pluie battante des noix,
dans la débâcle des coliques,
on atteignait
aux sommets prestigieux de l’automne.

Novembre, ensuite, dévalait
sur de grands fleuves roux,
attisant, au passage,
quelques hâtiers, dans la forêt :
la braise des mélèzes
et le feu des renards.

Dans les braconnages de l’aube,
on exécutait le silence.
On voyait, parfois, passer
la flèche d’un oiseau
qui se fichait, un peu plus loin,
en pleine cible de la mort.

Les arbres cessaient d’abriter
les bavardages de la brise
et dévoilaient les cicatrices de la terre.
Sur leur balcon, des vieilles
restaient encore, un peu, à tenir
la jambe blonde du soleil.

La nuit, comme une pierre,
dans la poigne du gel.
Des aboiements,
coincés à l’étau du silence.
Et, pris aux nasses du brouillard,
le jour qui se débattait.

Déjà fendu à l’os
par la cognée du soleil,
le rondin s’ouvrait, sous le coin,
jambes écartées,
dans un craquement par où passait
le cri du temps, cassé, violé.

A nouveau, dans les demeures,
s’installait le feu.
Jeune et violent.
Tordant sa langue à travers les fascines.
Léchant les murs et la face des morts
qui avaient pris de l’âge et souriaient.

Peu à peu, le bâton des bergers
s’avançait dans la pénombre,
derrière la porte des remises
où s’accrochait aussi l’oubli
d’une peau de lapin,
d’une capote bleu horizon.

Les poules sortaient encore,
mettant quelques rayons de leur côté,
s’enfouissant dans la terre tiède
et couvant, l’œil mi-clos,
les tout derniers
gros œufs du soleil.

On avait brélé,
par le cou,
les vaches aux mangeoires,
afin que leur lourd ballant
n’allât pas faire chavirer
la barge de l’étable.

 

Guy Bornand, in Dans l’ordonnance des saisons, Edité chez l’auteur, 1984.

 

Automne

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