André Laude et la poésie

La poésie inadmissible

 

M’emmerdent Lamartine et Saint-John Perse, François Coppée et Paul Claudel, Valéry et André Laude. M’emmerdent les grands trafiqueurs qui filent la rime, le verset, le beau langage vérolé.
M’emmerde LA POÉSIE
Je bénis le ciel d’avoir gangrené la jambe d’Arthur de Charlestown, d’avoir déglingué le piano d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, d’avoir foutu le feu dans les tripes de Gérald Neveu avec qui j’ai vécu quelques folles nuits là-bas à Marsilho. Je bénis le ciel d’avoir jeté Tristan Corbière sur un bateau de papier qui a été échoué par les pirates du cap des Trépassés.
La poésie est inadmissible. Seule la voyance demeure permise dans ce monde de barbelés de magnétos qui tournent inlassables le jour et la nuit tandis que les mathématiciens les ingénieurs étudient les possibilités d’accélérer les cadences, tandis que les philosophes s’épuisent à couvrir de leur ombre puante le fonctionnement de la machine, tandis que les poètes poétisent loin des mitrailleuses qui tuent à Santiago du Chili, à Nicosie, à Séoul, à Bogota, à Athènes…
La poésie est inadmissible. Salope aux ordres de l’Ordre établi, dans les têtes dans les sexes dans les ventres dans les culs dans les bouches, dans les mots.
Que meurent que crèvent LES POÈTES pour que LA POÉSIE soit langue d’échange entre des ÊTRES inventés CE MATIN dans la SARDANE DES SANGS ALIÉNÉS, dans l’ÉBLOUISSEMENT DU CORPS RECONQUIS deux mille ans après que le Nazaréen ait rendu le dernier souffle.
La poésie est inadmissible et tout individu qui se pointe comme poète doit prendre une main à travers la gueule ou alors celui qui se tait est un salaud de complice, une lopette qui n’a pas le droit de respirer, une écume de vagin défectueux.
La poésie masque la vérité du monde. La poésie trahit le champ du possible. La poésie cadavérise la fureur enfouie dans les dents, dans les nerfs, dans les articulations du corps pressenti en de brusques illuminations. DU CORPS qui a raison.
Pourquoi baiserais-je les paumes dégueulasses de ceux qui m’interdisent le chemin. Pourquoi saisirais-je le manche du poignard qui n’a que la seule vocation de s’enfoncer entre mes épaules qui se souviennent toujours d’avoir été épaules d’ange ?
qu’on baise les baisés. Les refoulés du « vécu différé ».
Différé au nom de quoi, je vous le demande ! au nom de cet exercice vain, orgueilleux, nul et non avenu qui consiste à aligner des mots qui ne sont pas de la réalité et qui du même coup refusent à la RÉALITÉ dont l’univers est plus ou moins lucidement enceint de surgir sur la « scène historique »
J’exige la fin du divorce entre le verbe et les choses
j’exige la mise en procès de ceux qui nous vendent
et nous achètent
nos larmes, nos cris d’enculés par LE SYSTÈME
nos poitrines en loques
nos poumons en ruines
nos genoux éclatés
nos verges décapitées
nos couilles rouillées
nos salives frigides
nos sueurs polluantes
nos souffles courts
nos théâtres d’ombres
nos nuits de schizophrènes coincés
nos matins de paranoïaques sans frontière
Nos imaginaires livides
nos sentiments asphyxiants
nos hurlements bouches cousues
nos silences de gueuloir
nos caresses de singes
nos amours de clinique psychiatrique
nos peurs sans fondement
nos peurs légitimement fondées
nos névroses dont les coupables publient parfois dans les
grandes maisons d’édition
nos faces cassées
nos rires incarcérés
nos extases coupables
ETC ETC ETC
La poésie est inadmissible. Ce n’est pas un livre, n’est pas un poème, non plus un anti-livre, un anti-poème. C’est de l’absence qui jargonne, bafouille, éructe, vocifère, incendie. L’absence à laquelle je suis condamné depuis que la queue de mon père a trouvé le trou de ma maman.
Enfant du viol, j’assume ma douleur. Je ne saurai admettre qu’on veuille cacher la blessure sous les pommades de quelques rebouteux ayant vaguement don de lyrisme.
A FEU ET A SANG J’EXIGE LA LANGUE VRAIE, LE PLEIN ET LE LIBRE FAROUCHEMENT, BAISAGE ENTRE LA PAROLE ET LE RÉEL RÉUNIFIÉS DANS L’ÊTRE HORS LES CHAÎNES DE TOUTES SORTES.

 

André Laude (1936-1995), in Comme une blessure rapprochée du soleil, Ed. La pensée sauvage, 1979.

 

André Laude

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Un Commentaire

  1. J’connais pas, curieuse de le lire. Merci pour la découverte !

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