Fables en patois savoyard – Amélie Gex

Lumière sur le patois savoyard avec deux fables de La Fontaine revisitées par la poétesse du XIXeme siècle Amélie Gex.

[Textes et traductions qui sauront, j’en suis sûr, plaire à « Heïdi » : jolie Tholoméenne.]

LE CORBA ET LE RENARD

‘Na fâi, on corba, ne sé comma,
Avâit diên son bet onna tomma,
Et chô corba s’étâit plantâ
P’étre a son aise pe goutâ
Ou pe s’areposâ, de suppôse,
Chu la prinma cema d’on sôze.
Drâi dezo lui, maitre renard,
Ein levant le groin, l’aguétâve
Et totêintre lui se pêinsâve :
Tomma, fromaze ou bin tignard,
Quint bon morcheau pe-r-on golliard,
Si p’adresse ou pe-r-hasard,
Tot d’on coup pe terra tombâve.
Veyant le corba que s’apprestâve
A croquâ le bocon sêin regret,
Mon drôle sort de son taret
Et preniant sa voué de grand féta :
Holà ! holà ! le brave âigeau
Qu’y a chu ceta brance lé n’haut,
Qu’i dit êin sgognant la téta,
Jamais de ma vivanta via
D’ai riên vio de si biên habelia.
Monchu, vrémêint de poui pas dire
Cé que d’âmo vo vâi traluire
Le bet, la quoua et le cosson,
Mais vo-s-arâ meliu façon
Si vo çantâva ‘na çanson.
Fiar, comme le râi noutron sire,
De s’êintêindre se bien blaguâ,
A l’hasard de se fateguâ,
Maitre corba vire et revire
Sa quoua que fâ le molinet.
Poué, tot d’on têim, uvrant son bet
De totta grandeur de sa fêinta,
I vout commêinché ‘na complêinta,
Sêin plus repêinsâ, le maraud,
A la tomma que tombe a garaud
Devant le renard que l’êimboque.
– Monchu, chô goutâ que de croque
Me revint naturélamêint
Pe me payé mon complimêint.
– De veyo bin que te te moque.
Dit le corba tot attrapâ,
Mais va, te me reprêindré pas
A te forni ‘n’autro repas !…

dessin_corbeau_renard

LE CORBEAU ET LE RENARD

Une fois, un corbeau, je ne sais comme,
Avait dans son bec une tomme,
Et ce corbeau s’était planté
Pour être à son aise pour goûter
Ou pour se reposer, je suppose,
Sur la fine pointe d’un saule,
Juste dessous lui, maître renard,
En levant le museau, le regardait
Et entre lui se pensait :
Tomme, fromage ou bien tignard,
Quel bon morceau pour un gourmand,
Si par adresse ou par hasard,
Tout d’un coup par terre il tombait.
Voyant le corbeau qui se préparait
A croquer le morceau sans regret,
Mon drôle sort de son terrier
Et prenant sa voix de grande fête :
Holà ! holà ! le joli oiseau
Qui est sur cette branche là-haut,
Qu’il dit en branlant la tête,
Jamais de ma vivante vie
J’ai rien vu de si bien habillé.
Monsieur, vraiment je ne puis pas dire
Ce que j’aime à vous voir reluire
Le bec, la queue et le dos,
Mais vous auriez meilleure façon
Si vous chantiez une chanson.
Fier comme le roi notre sire,
De s’entendre si bien flatté,
Au hasard de se fatiguer,
Maître corbeau tourne et retourne
Sa queue qui fait le moulinet.
Puis, tout d’un temps, ouvrant son bec
De toute la grandeur de sa fente,
Il veut commencer une complainte,
Sans plus repenser, le maraud,
A la tomme qui tombe d’un seul morceau
Devant le renard qui l’avale.
– Monsieur, ce goûter que je croque
Me revient naturellement
Pour me payer mon compliment.
– Je vois bien que tu te moques,
Dit le corbeau tout attrapé,
Mais va, tu en me reprendras pas
A te fournir un autre repas !…

Amelie-Gex

LA FABLA DE LA CEGALA ET DE LA FROMI

Onna cegâla, u mâi de juin,
Pêindêint que çacon mâissonnâve,
A dêpoué que l’arba poêintâve
Tant qu’u darnié-r angelu a moêin
Chu on amandrolié çantâve.
Le passa totta la sâison
A débrottâ son oraison,
Sêin pêinsâ qu’u têim de la bise
Que soffle lo ché mâi de l’an,
Ein ne se betant riên de flan
Elle allâve s’êin vâi de grise…
Quant la saint Metié fut venu,
Ayant media so revenu,
Le va tié la fromi, sa vesenna,
Que frecotâve êin sa cosenna :
« Dama, porrâvo me prétâ,
Tant la mêin pe me seustantâ,
Quôque gran d’uerzo ou bin d’avâina ?
Vo le rêindrâi diên laquinzâina
Lo-s-intérêt… biên êintêindu,
I ne faut pas n’êin treyé pêina,
Dama, n’y ara riên de pardu. »
La fromi passe p’être avâre ;
L’âme pas prétâ so-s-affâre.
– Qu’â-te fê pêindêint le çaud têim ?…
Qu’elle démande a cela commâre.
– Dama, fagéve si beau teim
Chu l’abro yeu m’a fé ma mâre
Qu’a, dê Pâque a la mi-out,
D’ai çantâ sêin cratié dou coup !
– Eh ! qu’â te besuin de provêinde ?
Repond la fromi sêin façon ;
Si t’â tant çantâ pe mâisson
Te pou bin danché pe çaleinde !…

fourmi

LA FABLE DE LA CIGALE ET DE LA FOURMI

Une cigale, au mois de juin,
Pendant que chacun moissonnait,
Depuis que l’aube pointait
Jusqu’au dernier angélus, au moins,
Sur un amandier chantait.
Elle passa toute la saison
A débiter son oraison,
Sans penser qu’au temps de la bise
Qui souffle les six mois de l’an,
En ne mettant rien de côté
Elle allait s’en voir de grises.
Quand la Saint-Michel fut venue,
Ayant mangé ses revenus,
Elle va chez la fourmi, sa voisine,
Qui fricotait dans sa cuisine :
« Madame, pourriez-vous me prêter,
Tant seulement pour me substanter,
Quelques grains d’orge ou bien d’avoine ?
Je vous les rendrai dans la quinzaine
Les intérêts… bien entendu.
Il ne faut pas être en peine,
Madame, il n’y aura rien de perdu. »
La fourmi passe pour être avare ;
Elle n’aime pas prêter ses affaires.
– Qu’as-tu fait pendant l’été ?
Qu’elle demande à cette commère.
– Madame, il faisait si beau temps
Sur l’arbre où m’a fait ma mère,
Que depuis Pâques à la mi-août
J’ai chanté sans cracher deux fois.
– Eh ! qu’as-tu besoin de provende ?
Répond la fourmi sans façons ;
Si tu as tant chanté pour moissons
Tu peux bien danser pour Noël…

Amélie Gex, in Poésies en patois savoyard avec traduction française en regard. – Ed. Veuve Ménard, Chambéry, 1898.

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Un Commentaire

  1. J’ignorais que les fables avaient été revisitées en patois ! Je n ai malheureusement pas assez de connaissances pour les comprendre sans la traduction !!!! Merci pour la dédicace 😉

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