Le soleil des pauvres – Chronique du poète Axel Toursky

LE SOLEIL DES PAUVRES

 

Chaque année, aux premières journées torrides, il m’arrive de rencontrer un de ces philanthropes à façon, réduction bourgeoise de l’Amour, et qui salue dans le soleil un bienfaiteur du pauvre. Si misérable que soit l’argument, il n’en révèle pas moins un des plus étranges aspects du cœur humain.

Par leur analogie avec les larmes, le brouillard et la pluie semblent revêtir la misère des oripeaux qui lui conviennent. Quelle différence, à part cette bizarre concession ? L’hiver, on voit les plaies ; l’été, les croûtes. Aux brumes interminables qu’ébranle une toux malheureuse, succède, au dire de mon sage, la vivifiante poussière des boulevards. L’insolation fait oublier le coup de froid. La faim par trente degrés à l’ombre serait une espèce de cuisson de mets que l’on n’a pas. Chaque année je quitte mon homme, un peu plus triste de moi-même, un peu plus honteux de mes frères, et pénétré de cette affreuse vérité que la bonté de cœur n’est bien souvent qu’un égoïsme humide. Dans la pourriture d’une société comme dans la lèpre d’une ville, c’est moins le mal en soi qui déroute que les injustices du ciel. Une fois encore, le vieil Atlas a bon dos.

Le beau temps, comme l’on dit, fait illusion. Il apporte aux yeux des foules charitables un simulacre d’égalité. Cet infirme que Janvier plaquait naguère au carrefour, accusait trop de ses loques, nos pardessus. Maintenant que Dieu lui dore les os, s’il est toujours infirme, s’il s’obstine à ne pas être comme nous, eh bien, c’est de sa faute.

Depuis des millénaires, la solidarité risible vit de ce jeu. Nous sommes si lâches, si peu sûrs de nos arrêts, que la venue d’une lumière sur quoi nous décharger enfin de nos devoirs, nous paraît doubler le bienfait : nous n’avons plus froid et les autres ont chaud.

La misère ne peut connaître de progrès. Elle est absolue dès qu’elle est. Mais les arguties du petit confort personnel se perfectionnent de siècle en siècle.

Quand, avec la Renaissance, la Foi a perdu son pouvoir calorique et que le jongleur s’est contenté d’actions de grâce liminaires à de plus tangibles collations, l’habileté des possédants y a substitué le spectacle des Princes. Plus tard encore, la Liberté a tenu lieu de petits pains. Quand on a sorti du four cette brioche que le bon Louis XVI recommandait au peuple, on s’est aperçu qu’elle était partagée en deux comme la déclaration des Droits de l’Homme.

Je regardais, l’autre jour, dans la touffeur d’une station de métro, la pitoyable silhouette de mon voisin, un apprenti de quatorze à quinze ans, décharné comme la scie à métaux qu’il portait sous le bras. Le tricot mince qui le moulait en faisait une espèce de saltimbanque, comme on en voit dans les cirquelets de village. La sueur le mariait à l’étoffe. Il était là, dans sa peau grise de bête mal nourrie, assez laid, le regard faux. C’est ce regard que j’ai suivi. Il tombait, à quelques mètres, sur l’insolent bracelet d’une demi~mondaine à peine moins transpirante que le gamin.

L’obstination, la haine, le désespoir de ce regard niaient tout à coup le soleil qui, là-haut, poursuivait sa besogne brûlante.

Déjà la rame grondait. Je perdis l’enfant de vue. Que m’importait… Je savais désormais que la lumière compte peu ; que la chaleur n’est pas un remède dans ce monde où les seuls astres tenus pour tels doivent sonner sur les comptoirs.

Le soleil des pauvres ! Quelle dérisoire monnaie. On n’achète rien avec du jour. Une éclatante après-midi ne mène pas au mieux-être. C’est à peine un miroir. Une glace pure et muette, dans laquelle un misérable n’a de pouvoir que se connaître et reconnaître misérable.

Il y a sans doute longtemps que la Vérité a passé son miroir à la Charité. Faire le bien, être bon, tel que l’entendent la plupart des hommes, ça n’est jamais que cela : tendre à qui souffre son image.

Comme si la Conscience soulageait.

Maintenant, je ne puis ouvrir une fenêtre, dévisager le ciel d’argent, sans retrouver cette lame que l’apprenti dirigeait de guingois sur plus d’or qu’il n’en gagnerait jamais dans sa vie. Peut-être vivons-nous un de ces moments du monde où la beauté ne peut plus rien contre le mal ; un de ces planements de l’angoisse dont la musique ne saurait nous distraire.

Magie usée, le soleil rejoint les vins lavés, les tendresses essorées, les consolations impuissantes. Si quelque espérance demeure, c’est dans l’abandon même de toute espérance qu’il faut la chercher.

Bras dessus bras dessous, le Temps des Assassins s’éloigne avec le Temps des Escrocs. Comme dans l’Opéra de Quat’Sous, Mackie et Pitchum, le roi des mendiants, s’en vont faire leur pelote aux dépens du pauvre monde.

Le dernier visage de l’amour est la haine. C’est une vieille histoire de déluge, et d’arche, et d’arc-en-ciel. Ce jour-là, peut-être, le soleil sera redevenu monnaie, la seule monnaie : celle qui ne fait pas de bruit en tombant, ne roule pas, ne se contrefait pas.

Un sou de Dieu. Un sou que vaut à peine l’univers.

 

Axel Toursky (1917-1970), in Deux chroniques : Les murs, Le soleil des pauvres, Ed. Jacques Brémond, 1988. Ce texte de Toursky a paru dans le n°279 de la revue Les cahiers du Sud à Marseille en 1946.

 

Le soleil des pauvres

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