Les pommes de terre – Poème de Jean-Baptiste Claray

L’inspiration peut trouver sa source dans les détails les plus anodins de la vie. En voici la démonstration, avec ce chant poétique sur… les pommes de terre.
En fait, pas si anodins que cela, car la pomme de terre, comme le pain et le fromage, tenait une place importante dans l’alimentation de nos aïeux.

Autrefois, le rapport à l’aliment était sans nul doute différent de notre approche actuelle très consumériste. Combien d’enfants aujourd’hui ignorent où et comment poussent les pommes de terre du supermarché ?

L’auteur de ce texte, Jean-Baptiste Claray était instituteur à Chamonix dans la première moitié du XIXème siècle. Il publiait régulièrement des poèmes dans la presse lyonnaise.

 

LES POMMES DE TERRE

 

Dans l’univers silence et paix,
Qu’au fond des bois l’écho sommeille,
Que sous le chaume et sous le dais
On ouvre une attentive oreille ;
Le nouveau sujet de mes chants
Eût été digne de Voltaire,
Muses, prêtez-moi ses accens,
Pour chanter les pommes de terre.

Les pommes de terre à présent
Sont les plus utiles des pommes ;
Elles sont le plus beau présent
Que l’Amérique ait fait aux hommes.
Oui, dans quelque lointain pays
Que l’on voyage, ou que l’on erre,
Des bords de l’Arve au Tanaïs
On vante les pommes de terre.

Le Savoyard industrieux
Qu’enrichit son climat champêtre.
Sous l’heureux toit de ses aïeux
Met son plaisir à s’en repaître.
Tel, sous sa tente le soldat
Qui ne respire que la guerre,
Attendant l’heure du combat
Croque aussi des pommes de terre.

Une Belle aux traits enchanteurs,
Aussi riche qu’une Princesse,
A qui ses fiers adorateurs
Jactaient leur table et leur noblesse ;
Leur dit un jour  retirez-vous,
Amans des plaisirs et du verre,
Je veux me choisir un époux
Qui mange des pommes de terre.

Tous les jours le bon paysan
En fait cuire à pleines marmites,
Et le Suisse et le Valaisan
Les estiment plus que des truites ;
On en sert dans chaque repas
Chez le peuple de l’Angleterre,
On a vu d’hommes au trépas
Demander des pommes de terre.

Voyez ces jeunes montagnards
Qu’aujourd’hui la milice appelle,
Par leur prestance aux champs de Mars
Enchanter notre Marc-Aurèle :
Voyez-les d’un bras invaincu
Lancer le bronze et le tonnerre ;
De quoi chez eux ont-ils vécu ?
De pain et de pommes de terre.

Dans un banquet l’on m’offre en vain
Ou de la viande, ou des risoles,
Du miel, du beurre, du bon vin,
Et du fromage de Maroles ;
Ajoutez encore à ces mets
Les fruits de la meilleure serre,
Je ne m’y régale jamais
Sans un plat de pommes de terre.

Heureux, Messieurs, si ma chanson
A pu répondre à votre attente,
Et si de ce vaste Canton
Le sexe l’accueille et la chante ;
Mais ma voix commence à baisser,
Je sens, je sens qu’il faut me taire,
J’ai besoin de me délasser
Avec quelques pommes de terre.

 

Jean-Baptiste Claray, in Opuscule poétique dédié à mon ami, à Genève, Imp. des successeurs Bonnant, 1815

 

Les pommes de terreMonsieur Patate – Photo de Pierre Beteille (Monkeyman)

 

 

 

Clefs : tubercule | poème burlesque | nourriture
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Un Commentaire

  1. Le poème est rigolo, parce que burlesque.

    Il me rappelle les poèmes qui, en beau style classique, parlent simplement de coït. C’est à dire de choses banales que tout le monde connaît très bien ! Il y a un côté potache et un peu ridicule,
    aussi. Cela dit : « Le Savoyard industrieux / Qu’enrichit son climat champêtre. / Sous l’heureux toit de ses aïeux / Met son plaisir à s’en repaître. », c’est amusant.

    Mais ce burlesque a surtout été beau avec « Le Lutrin », de Boileau, un texte méconnu : la guerre de deux ordres religieux autour de la possession d’un lutrin. Un modèle. Le reste n’a été que redites.

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