Gustave Flaubert et la poésie

Lettre à Louise Colet

 

Mardi. [6 juillet.]

J’ai relu tout seul, et à loisir, ta dernière longue lettre, le récit de la promenade au clair de lune¹. J’aimais mieux la première, de toute façon, et comme forme, et comme fond. – N’est-ce pas qu’il s’est passé en toi quelque chose de trouble ? Tu as eu beau dédaigner cette bouffée, elle ne t’en a pas moins tourné le cœur pendant quelque temps. Tu me comprendrais mal si tu croyais, pauvre chère Louise, que je t’adresse quelque reproche. – On peut être maître de ce que l’on fait, mais jamais de ce que l’on sent. Je trouve seulement que tu as eu tort d’aller te promener une seconde fois avec lui. Tu l’as fait naïvement, je veux bien ; mais, à sa place, je t’en garderais rancune. Il peut te prendre pour une coquette. – Il est dans les idées reçues qu’on ne va pas se promener avec un homme au clair de lune pour admirer la lune, et le sieur de Musset est diablement dans les idées reçues. – Sa vanité est de sang bourgeois.
Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il a senti le plus soient les œuvres d’art. Ce qu’il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Musset est plus poète qu’artiste, et maintenant beaucoup plus homme que poète – et un pauvre homme.
Musset n’a jamais séparé la poésie des sensations qu’elle complète. La musique, selon lui, a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait et la poésie pour les consolations du cœur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte et on pisse sur le soleil. C’est ce qui lui est arrivé. Lire la suite…

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