Étreinte chromatique dans « Le ressac de l’espace » – Philippe Curval

La poésie et la science-fiction sont bien plus liées qu’on l’imagine. Lecteur de romans de science-fiction depuis longtemps, je m’étonne régulièrement des éclairs poétiques qui traversent cette littérature.

J’extrais ici un passage de : Le ressac de l’espace (un de mes romans de SF préférés), où l’auteur Philippe Curval nous entraine dans un délire chromatique.

Cette scène centrale du roman se situe dans la « cité ancienne de Paris », glauque et mal éclairée par des soleils artificiels. Elle décrit l’aboutissement, attendu par le lecteur, du jeu de séduction entre 2 des personnages principaux : Jacques Dureur et Laurence Dusarte.

Après une soirée bien arrosée dans un bar à vin de la rue Vaugirard, nos deux protagonistes ressentent l’étrange ivresse d’une boisson – le dhivago – qui amplifie la perception des couleurs et fait divaguer :

 

« Ils avaient atteint un recoin obscur d’une venelle où la nuit des villes anciennes était plus intense qu’ailleurs, les maisons avaient pris les contours du brouillard, se mêlant aux exhalaisons fumeuses de la Seine surgies des bouches de la rue. Ils titubaient dans la lumière trouble, essaim de cochenilles diapré de mystère, baignés dans les reflets blancs des falaises blanches de la ville haute; des fissures livides écartelaient l’asphalte du sol.

– Nous sommes arrivés au bout du monde, Jacques. Après le bout du monde où veux-tu m’emmener ?

– Traverser le tourbillon de ces couleurs, parvenir au centre de mes hantises, atteindre l’ivresse suprême.

– Je t’aime, Jacques, je t’aime ; pense : elle m’aime.

Sa voix rauque, doucement voilée, de feutre orange. Le mot « aime » pesait sur les nerfs de Jacques, il se matérialisait sous la forme d’un voile coloré. Point, cercle, triangle des lettres, alphabet secret, picturalement ordonné.

– Viens, Laurence, je t’emmène.

Ils déroulèrent un fil d’Ariane invisible en suivant l’écheveau des rues, fuyant les falaises phosphorescentes de la ville haute. Ils rencontrèrent des hommes gris, des hommes bleus, des femmes vertes portant des enfants d’or; les stridences bariolées d’un orchestre qui jouait au loin les assaillirent.

Ils atteignirent une chambre vieillotte et s’embrassèrent avec fureur. Chaque flux de caresses apportait ses visions chromatiques.

La main de Jacques sur la joue de Laurence et l’orange ruisselait, sa paume sur les frisons de sa nuque et le bleu s’y mêla, ocellant l’orange, le piquetant de vert, le marbrant. Sa bouche se souda à son sein et les gris se révélèrent, acides, cruels. Ils jouaient avec leurs corps, orgue à couleurs, et libéraient des gammes inconnues, surgies de l’ivresse du dhivago.

Puis, il la prit, elle merveilleuse et douce et nue, blonde et nacrée, avec son cou de liane et son corps d’asphodèle. Toutes les couleurs se soudèrent soudain et l’éclair blanc, insoutenable, de leurs désirs enfin satisfaits éclata dans l’ouragan de leur jouissance. »

 

Philippe Curval, Le ressac de l’espace, Ed. J’ai lu, 1975. Ouvrage publié en 1962 et récompensé par le prix Jules Verne.

 

étreinte chromatique Les nus composés – Peinture de Tetsuro Ohno

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2 Commentaires

  1. Bonjour Guillaume,

    Pour rebondir sur votre article, je vous donne un tuyau qui devrait vous intéresser – Philippe Curval a participé en janvier 2009 à des discussions sur un forum de passionnés de SF : ActuSF.

    Il évoque notamment son rapport à la poésie et parle de « poétique de la science-fiction ».

    Voici les extraits concernés :

    « J’ai deux questions sur la poésie.
    D’abord, anecdotiquement, as-tu déjà écrit de la poésie « traditionnelle », avec des rimes, comme dans le temps?
    Ensuite, plus difficile mais plus intéressant: peux-tu nous définir l’articulation que tu fais entre poésie et science-fiction? (les simples réponses « oui, je le peux! », ou « non, je ne peux pas! »
    ne seront pas considérées comme satisfaisantes…)
    Amicalement

    Joseph Altairac »

    « – Bien sûr que j’ai écris de la poésie avec des vers et des rimes. ça fait la main.
    J’ai même écrit des chansons que j’ai chantées dans les cinémas de quartier à l’époque des premières parties, à Bobino, à l’Allhambra, etc., quelques unes ont été reprises par des vedettes
    portugaises de l’époque. Puis, j’ai abandonné, par manque de narcissisme exubérant.
    Depuis, j’ai réuni un recueil de poésies confidentiel qui contient le vingt quatre poèmes libres que j’ai composé depuis. Papouésies

    – Sans vouloir éluder le sujet, je dirais que la science fiction “est” poétique par essence, puisqu’elle puise au fond de notre inconscient des sentiments, des idées
    qui ne sont pas, ou peu souvent adaptées à la vie courante. Si j’en avais le temps, j’écrirai volontiers un essai qui s’intitulerait “poétique de la science fiction”, où je tenterais de démontrer
    que les grands romans de SF sont de grandes épopées poétiques.
    En revanche, la poésie de science fiction est un genre bien souvent dérisoire parce qu’elle est rongée par les vers.

    Philippe Curval »

    « Merci Philippe.
    Cela correspond aussi assez à l’idée que je me fais de la « vraie » poésie, qui imbibe les textes, voire même certaines thématiques typiquement science-fiction.
    J’espère que tu travailles en parallèle (aussi) à cet essai…

    J.A. »

    Pour lire la suite : http://www.actusf.com/forum/viewtopic.php?t=5892&sid=e9dd63d99031fe55788c59b2c67aae25

  2. Oui, la science-fiction est la poésie en prose par excellence, le récit poétique par excellence, les autres types de récits en général sont prosaïques. Mais la science-fiction tend aussi à être matérialiste en essence, en plaçant l’extase mystique dans la chair, ou la matière, les machines, etc. C’est un beau passage, mais naïf, quand même, non ? Enfin, j’ai moi-même fait l’éloge de la
    science-fiction récemment : http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2012/09/28/pierre-bordage-et-la-route-de-l-etre.html
    Il y a aussi de la chair qui exulte, mais avec des traits venus de Krishnamurti, j’aime bien.

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