Les gorges de la Diosaz, près Chamonix – Poème d’Alphonse Calligé

Tandis que je faisais des recherches sur d’anciennes légendes, dans le cadre de mon travail à la médiathèque Bonlieu (Annecy), j’ai été intrigué par un petit fascicule concernant les gorges de la Diosaz (que j’avais visitées il y a plusieurs années).
Sur la couverture cet éloge du poète André Theuriet : « L’Ode aux Gorges de la Diosaz est d’un bel essor et d’une grande allure. Vos vers ont la brusquerie, la fraîcheur et l’élan des cascades de votre beau pays. ».

J’y ai découvert un long poème d’Alphonse Calligé que j’ai lu d’une traite, comme emporté par un torrent lyrique. Le style romantique du XIXème siècle et les images fortes relatent très bien le paysage majestueux qui s’offre aux visiteurs des gorges de la Diosaz à Servoz.

En prenant quelques libertés avec la ponctuation trop chargée qui nuit à la lecture, je vous le livre ici : qu’il sorte de l’oubli ! (me voilà imprégné de lyrisme…)

LES GORGES DE LA DIOSAZ
près Chamonix

Ode dédiée à la mémoire d’Achille Cazin (1832-1877),

Torrent ! qui, roulant ton orage,
T’épanches au gouffre, en blancheur.
De la gloire, sublime image,
Dont la lutte fait la lueur !
N’es-tu pas, onde déchirée,
Dans sa fuite désespérée,
La vie, en pleurs, brisée au sort ?
Ô Diosaz ! qui, de la cime,
Tombée, exhales dans l’abime
Ta plainte vaine qui s’endort !

Rapide comme la colère,
Glisse le flot, que le flot suit,
Secouant sa pâle crinière
Qui bondit et fuit dans la nuit ;
Et, comme un coursier, qui s’effare,
Sur le vertige où l’œil s’égare,
cabrant de ses eaux les essors,
Le torrent, d’épouvante, hésite,
Se hérisse et se précipite
Au gouffre, blanchissant son mors !

L’onde, ainsi qu’une chevelure,
Dans la cascade, flotte au vent,
Et l’astre, sur la gorge obscure,
Allume un arc-en-ciel mouvant,
Qui, dans le brouillard, étincelle
Comme une tremblante prunelle !
Idéal : ainsi, brille, au cours
Fatal de notre destinée,
Vers les ténèbres entrainée,
Ton illusion, sur nos jours !

Les eaux s’écroulent en nuées,
Trainant leurs voiles de vapeurs,
Et leurs diaphanes buées
S’élèvent, baignant de leurs pleurs
La fleur que, sans repos, flagelle,
Des flots la tourmente éternelle ;
Et la fleur, sur le gouffre, luit,
De la gloire emblème sublime,
Brillant, ô tombe ! sur l’abime
D’une plus insondable nuit !

Ô générations ! mon rêve
Écoute votre pleur gémir,
Dans ce Ténare, où l’onde élève,
Et brise un éternel soupir !
Où sont les flots, dont les orages
Ont marqué leurs âpres sillages,
Et, du granit, creusé le seuil :
Et vous, héros ! dont la mémoire
A gravé l’airain de l’histoire,
Où s’est écoulé votre orgueil ?

Parfois, levant leurs bras livides,
Du fond des sombres entonnoirs
Se dressent, squelettes arides,
En tournoyant, les sapins noirs
Que roule, sans fin, la tourmente,
Comme dans les cercles du Dante ;
Les damnés, que l’orage tord :
Et l’on croit voir, dans les ténèbres,
Les vivants, qu’en rondes funèbres,
Aux yeux d’Holbein, mène la mort !

Tantôt, en nappes déployées,
Les eaux font luire leur éther,
Ou, dans leurs chutes foudroyées,
Trainent à leur flanc un éclair
Qui, sous l’acier de leur armure,
Rougit, ainsi qu’une blessure ;
Et tantôt, fiers Titans, les flots,
Du galop de leur rauque enclume,
Dans la noire forge qui fume,
Frappent à grand bruit les échos.

Et, que cherchais-tu, sur l’abime,
Eschen* ! lorsqu’au mont idéal,
T’élevant, tu tombas victime,
Dans son suaire de cristal ;
Tel, lorsqu’il croit à sa victoire,
L’homme périt, loin de la gloire !
Mais n’approchais-tu pas de Dieu,
Sur cette cime, où nait l’aurore,
Et que, d’un dernier regard, dore
Le jour, prolongeant son adieu ?

Et, n’as-tu pas levé le voile
Qui cache un esprit immortel,
Sous les feux tremblants de l’étoile,
Que tu vins lire, dans le ciel ;
Et, qui voyais-tu, dans l’espace,
En foulant les géants de glace,
Ô Cazin ! si ce n’est l’auteur,
Qui fit jaillir, aux cieux, les mondes,
Comme, dans ces gouffres, les ondes
Dont tu vins écouter le pleur ?

Là, comme un aigle solitaire,
Ouvrant à tes pensers l’essor,
Cazin ! tu vins fixer ton aire,
Planant du gouffre, à l’astre d’or ;
Et, sous ton œil, qui la mesure,
Interroger, dans la nature,
Le problème du Créateur.
Et, sur la tombe, où tu sommeilles,
La gloire des Alpes vermeilles
Laisse, en s’enfuyant, sa lueur.

Ô nature ! devant ta scène,
L’homme n’est-il qu’un spectateur,
Que le hasard aveugle mène
Sans lui révéler ton auteur ;
Lorsqu’il a reçu le génie,
Pour comprendre ton harmonie ?
Et que cherche-t-il, dans le ciel,
En s’élevant de cime en cime,
S’il n’aspirait plus haut, sublime,
Vers l’infini, vers l’éternel ?

Alphonse Calligé, avocat, membre du Club Alpin Français depuis sa fondation. In Les gorges de la Diosaz, près Chamonix, ode alpestre, imprimerie Herisson et Cie, 1887.

* Frédéric Auguste Eschen : jeune naturaliste et poète qui mourut en tombant dans une crevasse au Buet. Son tombeau « La Pyramide » se trouve à l’entrée des Gorges de la Diosaz.

Gravure dans La France pittoresque, Jules Gourdault (1838-1912), Librairie Hachette & Cie, Paris, 1893


Clefs : vers classiques | Romantisme | Haute-Savoie | Servoz | Vallée de Chamonix | rivière | torrent impétueux
Partager
Facebooktwitterredditpinterestlinkedintumblr
Lien pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *