Soies – Poème d’Hubert Nyssen

SOIES

 

 

Je te supplie, déploie ce soir
toutes tes soies, des plus palpables
aux plus secrètes, des plus souples
à celles, un rien râpeuses et pareilles
aux petits vins que tu préfères,
lève ces soies comme tu lèverais
le soupçon du délire, lève-les
pour mon plaisir de cartographe Lire la suite…

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Banian de Madras – Poème de Jean Orizet

BANIAN DE MADRAS

 

À Madras, dans le parc de la Société théosophique, se dresse un banian : il est censé être le plus vieux du monde. Son immobilité n’est qu’apparente; siècle après siècle il se déplace en se multipliant selon un cycle végétatif qui s’exerce de bas en haut comme de haut en bas : les racines, jaillissant vers la lumière, deviennent troncs, branches, et celles-ci, redescendant vers le sol pour y pénétrer, s’y font racines à leur tour, lesquelles engendreront d’autres troncs, d’autres branches aussi. Des fûts se dressent, s’entrecroisent et l’arbre, doucement, forge sa propre cage dont il est à la fois l’otage et le gardien ; mais jamais celle-ci ne pourra l’enfermer puisqu’il saura bientôt créer une autre cage. Lire la suite…

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L’attente est mauvaise conseillère – Texte de Milena Jesenská

J’ai lu, cet été, un livre intitulé « Vivre » qui réunit des articles de la journaliste Milena Jesenská.
On méconnait encore les œuvres de cette femme talentueuse et engagée, rendue célèbre par les correspondances de Franz Kafka.

J’y ai découvert des textes, publiés dans les journaux pragois de l’entre-deux-guerres, d’une modernité surprenante. Le regard de cette auteure sur le monde, l’être humain, le quotidien en Tchécoslovaquie et la menace fasciste était extrêmement lucide.

En voici un, empreint de philosophie, qui nous invite à réfléchir sur notre relation au temps et notre perception du présent :

 

L’ATTENTE EST MAUVAISE CONSEILLÈRE

 

Nous passons notre vie à attendre quelque chose ; nous sommes incapables de vivre sans cette attente, sans cet espoir. Cela ne vous a-t-il donc jamais frappés ? En hiver, nous attendons le printemps, nous imaginons la douceur des soirs et la beauté du soleil estival au bord de l’eau. L’été nous trouve en train de faire des projets d’excursions à skis, à évoquer l’agrément, la secrète volupté du poêle qui ronfle, de la lumière de la lampe et des livres que nous aimons, les joies de la neige et le charme d’un ciel gris et brumeux. Nous attendons une nouvelle robe, une soirée au concert, la ville que nous verrons pour la première fois et les futures rencontres. Petite fille, je vivais dans la folle attente de « la vie ». Je croyais qu’un jour, brusquement, la vie allait commencer, s’ouvrir devant moi. Comme un lever de rideau, comme un spectacle qui commence. Il ne se passait rien et il se passait des quantités de choses, mais ce n’était pas ça, on ne pouvait pas dire que c’était la vie, et il faut croire que je persiste à n’être qu’une petite fille, puisque je reste toujours dans les mêmes dispositions, que je continue à attendre cette vie qui doit venir. Et pourtant, il y a longtemps que la vie a commencé et même, lorsque petite, j’attendais, c’était déjà la vie. Les événements que j’attendais avec tant d’impatience survenaient l’un après l’autre et jamais ils n’étaient aussi beaux que l’attente et ils ne retrouvaient leur beauté que dans le souvenir et dans l’attente renouvelée de leur retour. Lire la suite…

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Chronos

CHRONOS

 

Assis sur une souche
tatouée de vécu,
je trempe mes pieds
dans l’ombre monumentale
que le massif déploie.

En une fraction de déclin,
son domaine s’étend
jusqu’au profond de mes pupilles.

Elle me saisit la chair,
s’incruste à l’ossature
de mes tourments.

Noyé dans le terne
silencieux et rafraîchissant,
je prends conscience
que ma vie n’est qu’un cycle
dans les cycles du temps.

 

Guillaume Riou. Poème écrit en 2012

 

Chronos

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Jardin d’enfants – Poème de Georges Haldas

Georges Haldas est un des poètes que je lis et relis régulièrement car ses poèmes font évoluer mon regard sur la vie, sur le temps et sur l’autre.
Il fige et sublime l’instant, avec une poésie fine et une philosophie profonde.

JARDIN D’ENFANTS

 

Ici l’enfant regarde
un oiseau bien tranquille
dévorer dans les branches
un ver qui tremble encore
Un papillon s’en va
couvert d’or C’est dimanche
Sur un banc deux vieillards
bouche ouverte somnolent Lire la suite…

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Les poètes encore – Texte de Jean-Paul Dollé

LES POÈTES ENCORE

 

C’est une affaire entendue : on ne pense pas, on est pensé.
On n’agit pas, on est l’agent d’une structure inventée par l’exacte typologie des rapports de production et des rapports sociaux qui leur correspondent. Chacun sait bien que les idées ne tombent pas du ciel. Tout cela est acte ; un peu maigre.

Comment nous viennent les idées ? Par l’idéologie, cette pourvoyeuse de mauvaises pensées et de lambeaux d’images qui vous rentrent dans la tête et qui sortent de la bouche sous forme de sons, appelés mots. Existent quelques-uns(unes) préposé(e)s qui sécrètent plus intensivement que d’autres ces petits bouts de réalité sonore et langagière qui consolident et détraquent la réalité tout court. C’est pourquoi ces individus sont séduisants et dangereux. On les nomme en général intellectuels. Lire la suite…

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Enivrez-vous – Poème de Charles Baudelaire

ENIVREZ-VOUS

 

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Lire la suite…

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Chant IV de « L’identité obscure » – Poème de Jacques Ancet

Mon recueil favori de Jacques Ancet est « L’identité obscure », paru en 2009 aux éditions Lettres vives.
Chacun des chants qui le composent est comme un long souffle révélateur. On y redécouvre le monde au prisme du regard de l’auteur : des éclats, des ralentis, des angles. Ses mots s’enchaînent et imposent un rythme qui fait écho au flux incessant et insaisissable du temps. Chaque chant recèle sa part de vibrations et de brûlures.

Un recueil à lire et à relire, en se laissant guider par le fil d’Ariane du poète.

 

CHANT IV

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L’incertitude selon Prigogine – Texte de Jean Soler

L’incertitude selon Prigogine

 

Quand j’étais en poste à Bruxelles, je voyais souvent Ilya Prigogine. Nous étions devenus amis avant qu’il obtienne, en 1977, le prix Nobel de chimie.
Il habitait, en dehors de la ville, un appartement aux pièces larges et claires donnant sur une terrasse, d’où l’on apercevait un rideau d’arbres. Il y avait peu d’objets mais parfaitement accordés à lui, des œuvres stylisées, elliptiques, épurées comme une équation : statuettes des Cyclades — de la Grèce avant la Grèce — avec leur visage plat, ovale, où seule était marquée la ligne du nez, au-dessus d’un long cou et d’un torse où deux petites protubérances indiquaient les seins ; ou un disque chinois de l’époque Han, en jade, un bi représentant le Ciel, c’est-à-dire, pour les Chinois, l’univers tout entier, avec un vide au milieu, en forme de cercle, et la pierre verte autour, dont le bord extérieur était hérissé par endroits, régulièrement, d’arêtes, si bien que cet objet symbolique alliait le vide et le plein, autant que la courbe et la droite. Il y avait aussi, dans un angle du salon, un piano à queue, avec des partitions de Bach : des notes agencées comme des nombres dans une démonstration mathématique. Il disait que, grâce à sa mère (il était né dans une famille juive en 1917 à Moscou), il avait su lire une partition avant de pouvoir lire un livre. Il aurait aimé être un pianiste professionnel. Il se serait vu aussi en archéologue. Ce que nous aurions pu être a laissé des traces dans ce que nous sommes devenus. Lire la suite…

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La poussière du jour – Poème d’Albert Lozeau

La poussière du jour

 

La poussière de l’heure et la cendre du jour
En un brouillard léger flottent au crépuscule.
Un lambeau de soleil au lointain du ciel brûle,
Et l’on voit s’effacer les clochers d’alentour.

La poussière du jour et la cendre de l’heure
Montent, comme au-dessus d’un invisible feu,
Et dans le clair de lune adorablement bleu
Planent au gré du vent dont l’air frais nous effleure. Lire la suite…

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