Douze Millions de Noirs – Texte du poète Georges Herment

En lisant récemment une revue artistique & littéraire des années 50 ayant pour titre « Le Jazz », j’ai découvert un texte clairvoyant du poète Georges Herment (1912-1969), teinté de force et d’humanisme :

 

DOUZE MILLIONS DE NOIRS

 

En l’an de grâce 1916 naissait aux États-Unis, de douze millions d’hommes anciennement déportés d’Afrique, rivés au sol, réduits à l’état de bêtes, un des plus grands mouvements créatifs de l’Histoire. Jamais leurs bourreaux n’auraient supposé que d’une échine aussi anatomiquement courbée pût s’élever un chant de liberté aussi droit, aussi fulgurant que celui qui devait trouver sa plus triomphale expression dans la trompette de Louis Armstrong. Ces animaux qu’ils croyaient domestiques – ou pour le moins domestiqués – se révélaient rétifs de l’âme à tel point que, devant la splendeur de cette liberté intacte, de ce joyau de sang tenu secret dans ces douze millions de poitrines, ils n’eurent d’issue qu’en les qualifiant de «sauvages ». Ainsi s’inscrit – ou s’aplanit – l’Histoire ; mais le fait est là, toujours aussi cuisant pour les uns comme pour les autres : ces douze millions d’hommes n’ont pas démérité de leur sol, non par un sens plus ou moins matériel ou intellectuel de la révolte – comme on le trouve chez les poètes – mais un sens encore plus vrai, plus fatal : celui d’être restés eux-mêmes – ce qui en somme synthétise la révolte dans ce qu’elle a de plus noble, de plus normal.

A la tête de ces douze millions d’hommes, le meilleur a surgi, le plus pur, élu entre tous pour devenir le héros de sa race – avec cette infaillibilité de « l’instinct » qui la perpétue : Louis Armstrong. Lire la suite…

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Le Diable (Ça va) – Chanson de Jacques Brel

Le poète et comédien Patrick Chemin a mis en scène des textes de Jacques Brel, lors de la Revue orale du 12 octobre dernier à la Galerie du Larith à Chambéry. En spectateur, j’ai découvert un texte que je n’avais jamais entendu : « Le diable ».

Le Diable (Ça va)
Le lien entre les mots du poète et l’actualité du monde m’a surpris. Voici la chanson :

Le Diable

 

Un jour, un jour le Diable vint sur terre, un jour le Diable vint sur terre pour surveiller ses intérêts. Il a tout vu le Diable, il a tout entendu. Et après avoir tout vu, après avoir tout entendu, il est retourné chez lui, là-bas.
Et là-bas, on avait fait un grand banquet, à la fin du banquet, il s’est levé le Diable, il a prononcé un discours :

« Ça va
Il y a toujours un peu partout
Des feux illuminant la terre
Ça va
Les hommes s’amusent comme des fous
Aux dangereux jeux de la guerre
Ça va
Les trains déraillent avec fracas
Parce que des gars pleins d’idéal
Mettent des bombes sur les voies
Ça fait des morts originales
Ça fait des morts sans confession
Des confessions sans rémission
Ça va

Rien ne se vend mais tout s’achète
L’honneur et même la sainteté
Ça va
Les États se muent en cachette
En anonymes sociétés
Ça va
Les grands s’arrachent les dollars
Venus du pays des enfants
L’Europe répète l’Avare
Dans un décor de mil neuf cent
Ça fait des morts d’inanition
Et l’inanition des nations
Ça va

Les hommes, ils en ont tant vu
Que leurs yeux sont devenus gris
Ça va
Et l’on ne chante même plus
Dans toutes les rues de Paris
Ça va
On traite les braves de fous
Et les poètes de nigauds
Mais dans les journaux de partout
Tous les salauds ont leur photo
Ça fait mal aux honnêtes gens
Et rire les malhonnêtes gens.
Ça va, ça va, ça va, ça va ! »

 

Jacques Brel. Texte publié en 1955.

 

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