Palmyre – Vue par Paule Henry-Bordeaux en 1922

Extrait de « Sur la route de Palmyre » (livre édité en 1923), ce récit de Paule Henry-Bordeaux, voyageant alors dans une Syrie sous mandat français, est l’un des témoignages qui nous permet de garder des traces de ce patrimoine de l’humanité détruit au fil des siècles et récemment rasé par l’État Islamique.

Certains propos de l’auteure, empreints de supériorité patriotique, doivent être remis dans leur contexte historique de la France coloniale d’entre-deux-guerres.

 

Palmyre, 20 avril 1922.

[…] Au matin, nous descendons au camp d’aviation, en dehors de la ville. Le jour a peuplé les ruines et nous croisons des troupes d’enfants et de femmes.
Le Bréguet où je vais monter brille comme un bibelot de luxe. Encore quelques instants et j’aurai reçu le baptême de l’air, au cœur des sables, en plein désert. Pas l’ombre d’une émotion, sinon une curiosité que l’attente intensifie jusqu’au paroxysme. Je m’engouffre dans une vaste combinaison fourrée où je disparais, j’enfonce avec difficulté ma tête dans un casque de cuir, je m’applique sur les yeux une paire de solides lunettes. Je suis parée, en avant, et je me hisse avec peine dans la carlingue où le pilote est déjà installé. Le moteur, poussé à fond, rugit, formidable, et demandant grâce avec menace ! Les oreilles sont remplies d’un bourdonnement qui croît. — « Coupé, contact, coupé ! » L’avion a bougé, il bouge… Les mécaniciens retiennent encore les ailes, ils les lâchent.
Nous décollons. Sur le sable roux nous glissons de plus en plus vite, les ailes de l’hélice s’enfièvrent, l’air nous pique le visage. Le sol se dérobe. Nous conquérons le ciel. Nous montons. Le vent de la course et le vrombissement du moteur ouatent nos sensations et nous retranchent de la terre. Et voici que Palmyre apparaît dans sa gloire. Nous survolons le camp d’aviation, les uniformes disparaissent, les tentes et les hangars s’aplatissent. Un virage nous amène au-dessus des ruines. Quelle étrange vision que celle de ces deux Palmyre ! la nouvelle, la moderne, née à l’ombre de l’aïeule. C’est l’histoire de deux pays, de deux races, de deux mondes que cette liaison du passé et de l’avenir. Aucun des voyageurs qui nous ont précédés n’a eu cette rare jouissance d’assister à la résurrection d’un peuple mort et de voir refleurir les ruines.
Nos trois couleurs flottent sur l’antique Tadmor, le « lieu des palmes » de la Bible, la Reine du désert visitée par Adrien, la Palmyre d’Odénath et de Zénobie.
Le plan de la ville apparaît dans sa simplicité magnifique, nous volons d’abord au-dessus du Temple du Soleil, gigantesque carré croulant, ayant encore une façade, mais dont l’intérieur est divisé en alvéoles. Les Arabes minant sourdement la terre, comme des termites, y ont entassé leurs rudiments de huttes blanchâtres et, d’en haut, on dirait une fourmilière à demi éventrée. Nous suivons une grande colonnade. Les sables s’ouvrent pour laisser passer des arcades, des portiques fléchissants, des tétrapyles bouleversés, des restes de remparts, des péristyles blessés à mort, et des pierres !… des steppes de décombres. Mais surtout il y a les colonnes ! Elles sont légion. Tantôt elles se rassemblent en forêt, serrant leurs troncs de pierre et élevant leurs têtes découronnées ; tantôt, elles se cherchent et se suivent en files, gravement ; tantôt nouant des rondes capricieuses et aériennes, elles dansent en cercle ; tantôt, au contraire, elles s’écartent, farouches, et semblent pleurer dans l’isolement leur grandeur perdue. Palmyre secoue peu à peu son linceul et laisse percer ses ossements mutilés et ses doigts décharnés. Nous montons toujours. Les ruines deviennent régulières, symétriques et laides, découpées en puzzle. Nous volons au-dessus du château arabe qui profile au Nord ses murailles démantelées dont la pourpre et l’or grincent sur le ciel bleu. Nous allons plus loin… La mince bordure verte de l’oasis disparaît, rongée par l’insatiable terre rousse, nous surmontons les montagnes chauves qui défendent Palmyre du côté de la vallée des Tombeaux et, après un rapide virage, nous fuyons vers le désert, le vrai désert via Baghdâd !
Nous rentrons… La terre court à nous. Mais nous allons nous écraser comme un fruit trop mûr ! Arrêtez ! c’est fou : une seconde, et nous ne serons plus que lambeaux de toile et de fer !… Une seconde !… L’avion effleure le sol, le rase, le flaire, et se pose enfin comme une grande libellule docile. Nous avons atterri.
Après un déjeuner très agréable à la section méhariste (les forces militaires de Palmyre se disputant aimablement le plaisir de nous héberger), nous partons pour les ruines dès que l’approche du soir tamise la chaleur. Nous allons d’abord au Temple du Soleil, par ce qui fut autrefois un escalier monumental et qui n’est plus que poussières. Dans la grande cour carrée, c’est un enchevêtrement, une confusion de misérables cases qui se sont emparées de pierres antiques comme d’une belle proie. Des colonnes sortent des maisons, d’autres servent d’appui. Au centre du village s’élève le sanctuaire du temple, aujourd’hui mosquée. Sur le portail de la cella, un grand aigle de marbre déploie ses ailes frémissantes et ouvre des serres acérées. C’est l’heure de la prière ; sur des nattes minables, une douzaine de pelés et de tondus récitent leurs souras avec componction. Ils se prosternent, se lèvent, se balancent en cadence. Nous devons attendre qu’ils aient fini leurs dévotions et leur gymnastique suédoise. Nous montons alors un simili-escalier qui nous conduit au toit le plus élevé. De là, la vue embrasse les murailles encore hautes, le temple et le village. Un des fidèles qui nous a servi de guide nous parle avec volubilité : le nom de Belkis revient plusieurs fois, Belkis ! Palmyre !
Quels temps revivons-nous ?
Nous flânons à l’aventure.
Certes, aucune des colonnes qui nous entourent ne nous exalte comme les six colonnes du temple de Jupiter à Baalbeck que les siècles, respectueux de leur beauté, ont seules épargnées sur des centaines d’autres. Mais est-ce une raison pour préférer Baalbeck à Palmyre ?
C’est une sotte manie que celle de comparer toujours. Cela suppose un esprit assez obtus pour n’avoir qu’un seul idéal, assez étroit pour vouloir tout y ramener, assez aveugle pour refuser d’admirer ailleurs. Baalbeck, c’est la pureté des lignes, l’harmonie et la divine mesure. Palmyre, c’est la force, l’étonnement, l’extraordinaire.
Ce que nous admirons ici, c’est moins l’art grec à sa décadence, l’abus des statues, la profusion des détails (quels chefs-d’œuvre cependant dans ces guirlandes, ces pampres, ces bouquets, ces épis qui dentellent la pierre et semblent frissonner sous la brise !) que l’excentricité du lieu où Palmyre a surgi. Au sein des mers de sable, elle est la source désaltérante, la bienheureuse halte des lentes caravanes venues des bords de l’Euphrate. Loin de l’univers, voici qu’affluent à ses palais et à ses temples les richesses du monde : les marbres d’Égypte, les granits d’Hassouan, les bois de santal, les mosaïques persanes.
Et bien plus prodigieuse encore que sa naissance est sa vie. Je me rappelle l’incroyable aventure : une femme soulevant Palmyre contre Rome, la marche victorieuse en Égypte et en Asie Mineure ; les désastres d’Antioche et d’Emèse et la fuite éperdue vers la capitale, dernier asile, le retour douloureux des troupes vaincues sous les arcs triomphaux. Ils rentrent la tête basse, sous les colonnades roses, les lourds cavaliers palmyréniens bardés de fer, les archers de l’Osrohène, les guerriers arabes et scythes talonnés par la cavalerie légère d’Aurélien qui accourt à bride abattue. L’empereur, pour éviter le siège, propose la reddition, promettant d’épargner la reine. Et la réponse fameuse de Zénobie me revient à la mémoire : « Personne avant toi n’avait fait, par écrit, une telle demande. A la guerre, on n’obtient rien que par le courage… »
Alors Palmyre disparaît du monde.
Mais cela est bien vieux ! L’histoire actuelle est autrement captivante. En octobre 1921, les premiers contingents français arrivent à Palmyre. La ville, délaissée par le gouvernement turc, qui avait d’autres soins plus pressants, était livrée au bon plaisir des Bédouins. Ceux-ci, en effet, en toute impunité, razziaient les troupeaux, attaquaient les caravanes, pillaient les récoltes, imposaient les villages et rendaient la vie impossible aux malheureux sédentaires.
L’installation de nos troupes change la situation : la compagnie méhariste fait la police du désert, poursuivant les rezzous, arrêtant les pillards, exécutant d’étonnantes randonnées qui stupéfient les Bédouins. Ces jours-ci, cent cinquante méharistes sont partis dans le Wadi el Miah, pour surveiller les points d’eau, se dirigeant ensuite vers Abou Kemal, sur l’Euphrate, à des centaines de kilomètres de Palmyre !
Les Bréguet opèrent des raids prodigieux au-dessus des étendues désolées du Hamad, reconnaissant le terrain, contrôlant les déplacements des tribus, exerçant un prestige inouï sur l’imagination bédouine.
Alors, timidement, chétivement, Palmyre revient à la vie : des écoles s’ouvrent, un dispensaire se crée, des tournées médicales s’organisent, à la grande surprise des nomades, qui vénèrent de plus en plus le hakim (médecin), des caravanes jalonnent de nouveau la route de l’Euphrate, les villages respirent, les habitants reprennent goût à cultiver leurs terres dans la sécurité du lendemain et désensablent les puits…
Les officiers se donnent à leur tâche pleinement et de toute leur jeunesse. L’un d’eux me disait : « Nous tendrons toute notre intelligence, toute notre énergie et tout notre dévouement pour que le drapeau de la France soit respecté et aimé dans ce pays ! »
Ce soir, à l’escadrille, nous sommes réunis, pour la dernière fois, à la petite garnison. Nous dînons sous la tente et c’est un tableau saisissant, presque irréel : les uniformes blancs luisent sous la lumière électrique et la table est chargée de gâteries exquises : des flans au caramel, des tartes, des beignets aux ananas. Les aviateurs nous font les honneurs de leur « home ». Ingénieux et artistes, ils ont transformé leurs tentes avec des tapis persans, des coussins de soie vive, des divans, des kelims ; leur coquetterie a surtout visé l’éclairage (l’escadrille ayant créé une source d’énergie électrique) et la fantaisie des abat-jour rivalise avec le pittoresque. Seulement… seulement quelquefois un coup de kramsin détruit et balaye les maisons de toile…
Autour du camp, c’est le silence de la nuit divine qui nous apporte un parfum indéfinissable, le parfum du désert : il a passé sur les sables tiédis et sur les buissons gris d’herbes aromatiques achevant de mourir, il vient de loin, de très loin, d’où nous voulons qu’il vienne. Et je songe aux paroles si émouvantes dans leur simplicité que j’ai entendues tout à l’heure en considérant tour à tour les vedettes du désert, sentinelles avancées de nos troupes de Syrie, et l’immensité mouvante et traîtresse qui les guette dans ses replis tortueux et dans ses sables brûlants, sans eau et sans vie…

Départ de Palmyre, 20 avril, 3 heures du matin.

Nous partons. Un mince croissant. de lune strie d’argent la tristesse des ruines, des lames brillantes frôlent la terre rose. Nous partons. Je suis lasse au moral et au physique, car, s’il est une heure douloureuse entre toutes, c’est celle du départ et cependant il faut toujours finir par là ! C’est l’heure où les réalités et les beautés vécues s’effacent et s’embrument, l’heure où nous ne pouvons même pas recourir à nos souvenirs, puisque le présent mort n’est pas encore devenu le passé vivant qui réconforte… Et si le départ est définitif, éternel ? Dire adieu à des lieux aimés où l’on ne devra plus jamais revenir ! Cet irrévocable est pire que tout.
Palmyre a disparu.

Paule Henry-Bordeaux (1903-1999), in Sur la route de Palmyre, Ed. Plon-Nourrit & Cie, 1923

 

Arc monumental et colonnade intérieure - Palmyre - Syrie - 1923Arc monumental et colonnade intérieure – Palmyre, Syrie – photographie de 1923
Crédit : Institut Français du Proche-Orient

 

• Constat accablant en 2015 – Palmyre détruite à l’explosif par les djihadistes – JT de France2 du 5 octobre 2015 (Martine Laroche-Joubert) :

 

• Retrouvez l’histoire de Palmyre dans ce documentaire de France 5 « Palmyre, le royaume de sable » (épisode de la série documentaire « Dans le secret des pierres ») :

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