Eating poetry (Manger de la poésie) – Poème de Mark Strand

C’est avec ce poème, trouvé au hasard feuilleté d’un numéro de la revue Europe, que j’ai découvert le poète américain Mark Strand (1934-2014) et son œuvre.

Un poème réunissant la poésie, une bibliothèque et une bibliothécaire ne pouvait que retenir mon attention. Et il s’est avéré, en outre, aussi amusant qu’étrange.

 

EATING POETRY

 

Ink runs from the corners of my mouth.
There is no happiness like mine.
I have been eating poetry.

The librarian does not believe what she sees.
Her eyes are sad
and she walks with her hands in her dress.

The poems are gone.
The light is dim.
The dogs are on the basement stairs and coming up.

Their eyeballs roll,
their blond legs burn like brush.
The poor librarian begins to stamp her feet and weep.

She does not understand.
When I get on my knees and lick her hand,
she screams.

I am a new man.
I snarl at her and bark.
I romp with joy in the bookish dark.

 

Mark Strand, in Selected poems, Ed. Atheneum, 1980.

 

Manger de la poésie

 

MANGER DE LA POÉSIE

 

L’encre dégouline des plissures de ma bouche.
Il n’est pas de bonheur égal au mien.
J’ai mangé de la poésie.

La bibliothécaire ne croit pas ce qu’elle voit.
Ses yeux sont tristes
et elle marche les mains dans sa robe.

Les poèmes ont disparu.
La lumière est faible.
Les chiens dans les escaliers du sous-sol remontent.

Leurs orbites roulent,
leurs pattes blondes brûlent comme de la broussaille.
La pauvre bibliothécaire commence à taper du pied et sangloter.

Elle ne comprend pas.
Quand je m’agenouille et lèche sa main,
elle crie.

Je suis un homme nouveau.
Je montre les dents et j’aboie.
Je m’ébats gaiement dans l’obscurité studieuse.

 

Mark Strand, in la revue littéraire mensuelle Europe, d’octobre 2006.
Traduit de l’anglais par Thierry Gillybœuf.

 

La bibliothécaire

 

Après l’avoir lu et relu, j’en garde deux interprétations personnelles :

1/ Le poète soulignerait l’importance de la poésie ; nous invitant à penser qu’avec sa disparition, l’homme ne serait plus qu’une bête… au grand désespoir de la bibliothécaire.
2/ Le poète imaginerait qu’en ingérant de la poésie, l’homme retrouverait ses instincts et sens premiers. Il éveillerait l’animal qui sommeille en lui… effrayant la bibliothécaire gardienne d’un temple intellectuel.

En tant que bibliothécaire, je préfère me rassurer en misant sur la première…

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